Vendredi 2 novembre 2007
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15:53
Par PAT DE BIGORRE
Les Aventures de Jacques Gilbert (III)
A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON
- 5ème partie -
13.
Marcel et Edouard ont été mis au courant de la situation et je ne regrette en rien
d’avoir pris cette initiative. Je leur ai exposé les faits, les éléments dont nous disposions et nos conclusions. J’avais peur de leur réaction et qu’ils nous tournent le dos en haussant les
épaules. Au contraire, ils nous ont proposé leur aide.
J'étais fermement décidé à passer à l'action et je sentais que quelque chose en moi changeait. Pour une fois, la possibilité de donner enfin un sens
à ma vie et d’abandonner ainsi ma politique de l’autruche se présentaient à moi. J'avais trop perdu de temps avec Sabrina Lamure et je découvrais que nourrir d'éternels regrets, même si c'était
très romantique comme attitude et que j'adorais çà, conduisait toujours à l'auto-complaisance stérile. « Les souffrances du jeune Werther » n'était plus, à cet instant, un des mes livres de
chevet. Je me découvrais une âme de justicier masqué et je voulais, à la place, devenir Zorro ou Robin des Bois.
Je voulais me sentir exister tout simplement.
En un quart d'heure, nous avons élaboré un
plan de bataille. La stratégie n'était pas très élaborée mais le temps nous manquait.
Il fallait soutirer des informations à Raoul Piffoto, le contraindre à parler, plus par la ruse que
par la menace. La solution la plus évidente. Mais la plus risquée également car son issue était loin d’être évidente.
Nous avions une chance sur deux de parvenir à nos fins.
Ce n'était pas plus compliqué que
ça.
Comme je ne peux
jamais m'empêcher de faire mon intéressant, j'ai sorti une citation de Berthold Brecht pour conclure ce bref conciliabule :
« Celui qui combat peut perdre, mais celui
qui ne combat pas a déjà perdu ».
J'étais plutôt fier de moi sur ce coup et, à leurs yeux brillants, j'ai su qu'elle venait à point nommé.
Marcel a pris le commandement des
opérations. Ancien délégué syndical, c'était un meneur d'hommes et il nous exposa la marche à suivre :
« L'un de nous va aller voir Pifotto dans son bureau et lui demander ses services pour lui trouver
une prostituée. Rien de moins que ça. Faut y aller franco. Quand on ne sait pas, le mieux est de donner l'impression que l'on sait. S'il trempe dans un truc louche, il ne répondra pas à nos
questions. Alors, il est inutile de lui en poser. Le mieux est de donner l'impression que l'on connaît les réponses.
Ce sera moi qui irai. Jacques, ce serait trop risqué. Si Imani t'a vu alors il peut t'avoir vu
aussi. Cambouis c'est pareil. Ton numéro tout à l'heure n'est peut-être pas passé inaperçu et il doit être de toute façon toujours aux aguets. Édouard, ce n'est pas t'offenser que d'admettre que
je vais m'en sortir mieux que toi.
Je suis rompu aux joutes verbales et aux âpres négociations. J'ai été de toutes les luttes sur le bassin de Lacq.
Son bureau est au premier étage. Vous
monterez la garde des deux côtés du couloir. Un mec comme çà est dangereux et doit avoir des sbires qui se tiennent prêt à intervenir au moindre problème. Et je ne crois pas que ce sont des
enfants de chœur.
Faîtes
confiance à Marcel, on va éclaircir tout ça les gars. Je vais me faire passer pour un amateur de péripatéticiennes qui cherche un tuyau. S'il mord à l'hameçon, on le balance aux flics qui sauront
le cuisiner. Croyez-moi sur parole ».
Avec le recul, je dois avouer que la prostitution me semblait la piste la plus plausible.
J'étais convaincu que nous avions affaire à
un simple proxénète. Rien de plus.
J’étais vraiment loin d’imaginer que nous allions mettre à jour quelque chose d’aussi sordide.
14.
Nous ne sommes rentrés à l'hôtel que vers 18 h et avons essayé de profiter de notre
après-midi et d'oublier nos préoccupations.
Agir aussitôt nous aurait desservi.
Le moindre doute ne devait effleurer Raoul Piffoto quant à nos suspicions. Nous devions nous plier à une discipline aux règles aux
préceptes assez simples : attendre patiemment, surtout ne pas se précipiter et ne pas courir ainsi le risque d'éveiller sa méfiance.
Pour tout vous dire la pression était
surtout sur Marcel. Elle ne semblait pas l'atteindre et ses efforts pour dédramatiser la situation réussissaient malgré tout à nous tirer quelques sourires.
Cambouis, silencieux, avait un air
énigmatique derrière ses lunettes de soleil ridicules. Edouard déshabillait du regard toutes les belles filles qui passaient à proximité.
Pour ma part, j'aurai donné le peu que je
possédais pour être plus vieux de quelques heures. Juste pour savoir et connaître l'issue
Nous nous sommes promenés le long de la plage et avons trouvé Aurélie, qui, installée sur son
pliant, s'adonnait à une occupation pour la moins inédite en ces lieux : tout en contemplant la mer, elle tricotait une écharpe. Cela nous a intrigué et nous l'avons interrogé à ce
sujet.
« C'est pour mon
petit-fils. L'hiver va être rude » nous murmura-t-elle en guise d'explication avec un petit air malicieux.
Pas très loin d'elle, des vacanciers jouaient à la pétanque sur une aire aménagée à cet effet. Ils
gesticulaient et se concentraient sur leur partie comme si leur vie en dépendait. Les traditionnels « Tu pointes ou tu tires » se mêlaient à des discussions interminables pour définir avec
passion la meilleure tactique pour gagner.
Il faisait très chaud et je sentais que j'avais pris d'énormes coups de soleil sur les mollets. J’étais un touriste novice et je ne savais pas que la
crème solaire était un élément indispensable dans l’attirail de tout vacancier qui se respecte.
Nous nous sommes installés à la terrasse d'un café et avons savouré des demi-pressions. Sauf
Cambouis qui avait commandé un café car il voulait garder les idées claires.
Nous regardions les passants qui s’adonnaient à la flânerie et je trouvais qu’ils se ressemblaient tous.
Marcel a consulté sa montre. Il était temps
de passer à l'action. J'avais la gorge sèche.
Nous ressemblions aux « Trois mousquetaires » et Marcel était d'Artagnan.
J'ai voulu leur proposer de nous mettre en cercle et de lancer un tonitruant : « un pour tous et
tous pour un ! » mais la terrasse de ce café n'était pas vraiment le lieu idéal.
Nous nous sommes levés et avons attendu Édouard qui était parti régler l'addition. Nous ne savions pas que c'était la dernière bière
qu'il buvait.
15.
Pour me donner du courage, je me remémorais cette phrase de Winston Churchill. Il la
prononçait aux aviateurs anglais avant qu'ils ne partent affronter les escadrilles allemandes pendant la bataille d'Angleterre : « Agissez comme s'il était impossible d'échouer
».
J'avais vraiment la
trouille. Pas tellement pour nous mais pour Imani et ces « autres » qu'elle avait évoqués dans son message. Pour eux, nous étions dans l'obligation de réussir et répondre à cet appel au secours
était devenu notre sacerdoce.
Le hall de l'hôtel était désert. Une petite musique douce égrenait ses notes langoureuses. Ce fonds sonore me tapait sur les
nerfs.
Nous sommes montés
à premier étage. Nous étions tous silencieux et concentrés. Plus nous nous rapprochions de la porte du bureau de Raoul Piffotto et plus je sentais que mon pouls s'accélérait. Prévenir directement
la police aurait été plus judicieux peut-être. Il n'était pas encore trop tard pour changer d'avis.
Édouard s'est posté en haut des marches, au fonds du couloir pour surveiller tout mouvement suspect
venant du rez-de-chaussée. A l’autre extrémité, Cambouis s'est appuyé sur la porte de la cage d'escalier afin d'en bloquer l'ouverture.
J'ai accompagné Marcel devant le bureau de
Piffotto. Il a toussoté puis à taper d'un geste sec. Un mielleux « Entrée » nous a indiqué que Piffotto était là.
Tout en actionnant la poignée, il m'a gratifié d'un clin d'œil et m'a murmuré : « Te fais pas de
bile mon petit, ça va bien se passer ».
« Alea jacta est » comme disait César avant de franchir le Rubicon.
Je me suis plaqué contre le mur. J'ai attendu quelques secondes puis j'ai collé mon oreille à la
porte. Des bruits de fauteuils que l’on déplace, d’autres bruits sur lesquels on arrive pas à mettre un nom, l'imagination qui crée des images à partir du son.
La cloison était assez mince. J'ai pu
suivre clairement la conversation qui venait de commencer :
« Que puis-je pour vous cher monsieur et que me vaut l'honneur de cette visite ? Rien de grave ou de préjudiciable j'espère.
- Rassurez-vous Monsieur Piffotto. Ma
visite est personnelle et strictement confidentielle. Je suis venu vous voir sur les conseils d'un ami qui a séjourné dans votre hôtel l'année dernière.
Vous avez toute mon
attention.
- Comment vous
expliquer ? C'est un peu gênant tout de même.
Enfin, voilà, je ne vais pas y aller par trente six chemins. Mon ami m'a dit que vous pouviez, pour agrémenter mes soirées, me trouver de la
compagnie et pas que pour faire la causette. Si vous voyez ce que je veux dire.
Un silence pesant s'installa dans la pièce. Je jetais un coup d’œil à Edouard qui leva son pouce pour me signifier que tout était
calme.
- Cher monsieur,
vous avez tapé à la mauvaise porte. Cet hôtel est respectable et ne propose pas ce genre de service. Votre ami vous a donné de mauvais renseignements. Il a du confondre.
- J'ai de quoi payer grassement et je ne
suis pas regardant sur la marchandise. Je suis seul depuis longtemps. Je veux juste profiter de mes vacances et les rendre attrayantes. Votre prix sera le mien.
- Je vous demande de sortir d'ici. Monsieur
je vous assure que...
Le
ton de Marcel se fit plus insistant :
- Bon arrêtez votre cinéma maintenant. Mon ami n'a rien inventé. Ma demande n’est pas compliquée à comprendre et vous pouvez compter sur ma
discrétion ? Je vous dis que j'ai du fric. Combien vous voulez ? 1 000 €. Plus peut-être. Votre prix sera le mien.
Nouveau silence plus long. J'appréciais le numéro d'acteur de Marcel. Du grand
art.
Au son de sa voix,
je sentais que Raoul Piffotto était ébranlé.
- Je vous promets que vous faîtes fausse-route. Rien de tel...
- 1 000 € c’est pas assez à ce que je vois. Je double la mise et je paie tout de
suite.
- Je dois mal me
faire comprendre..
- 3
000 € et on en parle plus. Je casserai mon Codevi à mon retour de vacances de toute façon. Ces économies ne me servent pas à grand-chose
Cambouis était toujours à son poste et
m’interrogeait du regard pour savoir comment cela se déroulait.
Piffotto finit à force d'insistance par se découvrir. Le coup de bluff de Marcel commençait à payer. Avec ce genre d’individu, le vénal l’emporte
souvent sur la prudence. Parler d’argent avec eux et vous partirez sur de bonnes bases et vous risquez de vous entendre assez vite avec eux.
Alexandre Dumas avait tout compris quand il
écrivait que « l'argent est l'argent, quelles que soient les mains où il se trouve. C'est la seule puissance qu'on ne discute jamais ».
Piffotto après avoir poussé un long soupir,
fit sa proposition, d'une voix ferme :
- Je connais quelqu’un qui pourrait peut-être vous aider, rapport à ce que vous demandez. Mais il faudra être discret. Et on paie cash. Votre créneau
c’est quel âge ?
- Je
vous ai dit que je n’avais pas de préférence. Mais pas en dessous de 18 ans. C’est ma seule exigence.
- Bien. On a eu un petit arrivage de jeunettes de 20 ans. Ça devrait aller. A moins que vous ne
préfériez les garçons ? On en a en magasin. Juste un petit coup de fil pour organiser tout ça. Puis je vous donne les détails pratiques.
J’avais envie de vomir. Je commençais à
comprendre.
J’ai tourné
la tête vers Edouard. Mon sang s'est glacé dans mes veines. Il était affalé sur la moquette, une balle entre les deux yeux. Tout occupé à écouter, je n'avais rien entendu. Cambouis, lui, avait
disparu. Le temps que je comprenne que l'on nous avait tendu un piège, j’avais un pistolet appuyé dans le dos. Une voix féminine me dissuada de tenter quoi que ce soit :
« Pas de zèle Monsieur Gilbert. Si vous ne
voulez pas rejoindre votre ami, je vous conseille d’être sage. Vous allez ouvrir la porte et rentrer rejoindre votre acolyte. On va voir ce que Monsieur Piffotto veut faire de vous deux. Mais
sachez que nous n’aimons pas du tout les curieux. La curiosité est un vilain défaut ».
On m’a poussé à l’intérieur. Assis, dans un luxueux fauteuil en cuir noir, Marcel, surpris, s'est
retourné et m'a dévisagé en fronçant les sourcils.
Puis, je l’ai vu se décomposer quand il a découvert qui se tenait derrière moi. Mon cerveau fonctionnait à cent à l'heure et je passais en revue
toutes les hypothèses. Et puis que foutait Cambouis ? Je n’osais pas me retourner mais je savais qui braquait un pistolet sur moi. Nous nous étions jetés dans la gueule du
loup.
Imani s'adressa à
Pifotto :
- Le problème
est réglé. Ils sont tombés dans le panneau comme nous n’y attendions. Le coup du billet était une belle trouvaille. J’ai du juste éliminer celui qui montait la garde au fonds du couloir. Et toi,
tu l’as bien manœuvré le vieux.
Raoul Piffotto jubilait :
- Mieux que je ne l’espérais. Ils sont tombés dans le panneau. Bien joué Imani. Ton plan à marcher à merveille. J’ai eu raison de te
suivre sur le coup. Par contre, où est le grand noir ?
- Il ne doit pas être bien loin. Il n'était pas dans le couloir mais je vais le retrouver et je vais m’en occuper. On est en train de se débarrasser
du corps du vieux. De toute façon, il ne se méfiera pas. Tu sais que j’ai une super côte avec lui, répondit Imani avec un sourire glacial.
Marcel était décomposé par ce qu’il venait
d’apprendre. Edouard, son ami, avait été abattu froidement. Il aurait sa mort sur la conscience le restant de ses jours.
Cambouis était notre seule chance pour nous en sortir. Il avait du assister à la scène et se cacher
dans la cage d'escalier.
Piffotto me questionna. Il avait sorti du tiroir de son bureau un pistolet en acier équipé d’un silencieux. Il le pointait dans ma direction et je
savais qu’il n’hésiterait pas à s’en servir :
« Notre ami va nous dire où se trouve le quatrième larron. Je suis sur qu’il saura se montrer coopératif et nous permettre ainsi de gagner un temps
précieux. Il ne voudrait pas me forcer à liquider son ami Marcel et avoir un autre mort sur la conscience. N’est-ce pas ?
Il avait braqué son arme sur Marcel.
J'essayais de gagner du temps. J'étais sur que Cambouis allait nous sortir de là. Je ne savais pas comment mais j'en étais certain.
- Je ne l’ai pas vu depuis que nous sommes
rentrés de la plage.
- Ne
me mentez pas. Imani vous a vu monter les escaliers ensemble quand elle m’a téléphoné pour me prévenir que vous arriviez. Car vous savez, on vous attendait. Surprenant n'est-il pas
?
- Je vous assure que je
n'en ai aucune idée.
-
Vous m’agacez maintenant. Je n’aime pas que l’on prenne pour un con. Je vais compter jusqu’à trois Monsieur Gilbert et ensuite, j’appuie sur la détente.
- Un…
- Je vous jure que…
- Deux…
- Il est parti dans notre chambre après que
Marcel soit rentré dans votre bureau. Il avait oublié d’appeler sa famille. C’est la première fois qu’il s’éloigne de sa mère et de ses sœurs alors il voulait les rassurer, leur dire que tout
allait bien…
Je n'avais
rien trouvé de mieux comme explication.
- Me prends pas pour un abruti Gilbert !
- Je vous jure que c’est vrai.
- Imani, descends voir. Dès que tu es dans
leur chambre et que t’as fait le nécessaire, tu m’appelles. S'il n'est pas là, je les flingue tout de suite. On ne doit prendre aucun risque.
Imani n’était plus une pauvre femme
craintive. Elle exécutait les ordres avec une froideur terrible. Son visage n’était plus qu’un masque implacable, vide de toute émotion et le jour sous lequel elle nous apparaissait n’était pas
rassurant. Elle nous avait mené en bateau.
- A tout à l’heure, je n’en ai pas pour longtemps, ajouta-t-elle en posant la main sur la poignée.
Dans la vie, quelques secondes peuvent
changer le cours de votre vie. Parfois, c'est un peu comme si étiez sur une corde raide, au-dessus du vide et que vous traversiez un précipice. Vous êtes presque arrivés au bout, il ne vous reste
qu'un mètre à parcourir, mais vous éternuez, vous perdez l’équilibre et vous vous écrasez en bas. Si près du but, c’est toujours vraiment con. Parole de Jacques Gilbert.
C’est ce qu’il s’est produit pour
eux.
Imani a fait une
erreur.
Une
seule.
Elle a tourné la
poignée mais a cru bon donner une dernière explication avant de franchir le seuil.
Elle a pivoté pour se retourner et c’est à ce moment là qu’elle a pris la porte en plein visage.
Sous la violence du choc, elle a été
projetée contre le mur. Son pistolet a valdingué et a glissé sur le parquet.
Piffotto, la bouche bée, n’a pas compris tout de suite ce qu’il se passait. Il a tiré sur Cambouis qui venait de surgir à l’intérieur de
la pièce mais celui-ci s’est baissé à temps et a plongé sous le bureau. La balle est allée se fracasser dans la pendule au-dessus de la porte. Marcel a réagi rapidement et a ceinturé Imani qui,
bien qu'un peu sonnée, tentait de se relever avec difficulté. Piffotto visait Marcel Un cendrier traînait sur le bureau. Je l’ai saisi et l’ai balancé de toutes mes forces sur Piffoto qui l’a
pris en pleine tronche. Cambouis s’est redressé, a poussé le bureau et a plaqué Piffotto contre le mur. Il lui a asséné un coup de genoux dans le bas-ventre suivi d’un direct sous le menton. Plus
un coup de tête monumental pour conclure l'affaire.
La donne avait changé en quelques secondes.
Le visage en sang, Piffoto gisait par terre inanimé. Les muscles de mon corps se relâchaient et je
reprenais difficilement ma respiration. Les yeux de Cambouis parcouraient la pièce et il pleurait. Il a tourné la tête vers Imani que Marcel tenait en joug avec le pistolet.
Puis il s’est approché d’elle, s’est baissé
et l’a regardé sans haine, ni colère.
« Pourquoi ? lui a-t-il demandé d’une voix douce qui tranchait avec la violence qui venait de se déchaîner.
- Il ne vaut mieux pas que vous ne sachiez
pas ce qu’il se passe.
Vous l’apprendrez tôt ou tard mais je ne veux pas que ce soit par moi.
Avec Raoul, on a vu votre ami Jacques assister à notre dispute. Il a entendu des choses qu'il
n'aurait pas du entendre.
On a imaginé ce scénario pour vous manipuler et vous avez mordu à l’hameçon. Les enjeux sont énormes. Nous ne pouvions prendre le risque que vous
découvriez tout ça. Je suis désolé pour votre ami mais je n’avais pas le choix.
Je ne parlerai plus désormais qu’à mon avocat. Je veux négocier. Je suis prête à raconter tout ce qu'il se passe. Je suis fatiguée
et je veux que cela s’arrête.
Nous entendions des bruits de pas dans le couloir. Les sirènes lancinantes des véhicules de police s’approchaient de l’hôtel. Quelqu’un avait du les
appeler. Je sortais comme d'un rêve et réalisais ce qu'il venait de se passer.
16.
Nous venons de sortir de l’hôpital de Carcaras-Les-Bains.
Nous sommes allés rendre visite à notre ami
Marcel qui se repose. Il ne parle plus et il reste là, allongé sur son lit, à fixer la fenêtre.
Nous nous sommes assis sur un banc et nous regardons la mer est calme, ces gens insouciants qui
vaquent à leurs vacances. J’envie leur simplicité. « Heureux les simples d’esprit car le royaume des cieux leur est ouvert » est-il écrit dans le Nouveau Testament.
Je suis las. Je veux rentrer chez moi.
Jamais plus je ne participerai à ces tirages au sort débiles.
Le journal sur mes genoux. Je lui ai déjà lu l’article trois fois mais Cambouis insiste pour que je le lui relise encore une fois.
Alors je m’exécute et j’entame la lecture
:
« Un réseau de
prostitution enfantine démantelé à Carcaras-Les-Bains.
Une affaire sordide a été mise à jour dans la ville de Carcaras-Les-Bains.
Tout est parti de l’hôtel « Mar Y Sol » dont le gérant a été placé en garde en vue mercredi en fin
d’après-midi avant d’être déféré hier devant le parquet.
Une rixe l'a opposé à plusieurs de ses clients qui avaient découvert que quelque chose de louche se tramait.
Un septuagénaire, résidant dans l'hôtel, est
décédé avant que les forces de l'ordre n'interviennent.
Selon une source proche de l’enquête, une complice, arrêtée en même temps que lui et travaillant dans cet hôtel a fait des déclarations précises
quant à la teneur de leurs agissements.
Des enfants de 10 à 14 ans, filles et garçons, originaires d’Afrique de l’Ouest étaient achetés par des complices et revendus à des réseaux de
prostitution d’Europe de l’Est. Transportés dans des conditions cauchemardesques et maltraités de façon inhumaine, ces enfants étaient ensuite « proposés » à des proxénètes qui « rentabilisaient
» leurs achats en les prostituant. Les « plus chanceuses » de ces fillettes étaient revendues à des familles de notables ou de diplomates pour servir de bonnes à tout faire, travaillant 20 heures
par jour et dormant à même le sol.
Il semblerait que cet hôtel servait de façade et de plaque tournante à ce trafic.
Les révélations de cette complice ont permis
de découvrir une cache, dans la cave d’une villa appartenant au gérant de l’hôtel, à une dizaine de kilomètres de Carcaras-Les-Bains. Une quinzaine d’enfants y étaient séquestrés en attendant de
trouver preneurs.
L’enquête
n’en est qu’à ses débuts et nous reviendrons dans notre édition de demain sur ces évènements sordides à la vue des derniers éléments en notre possession sur cette terrible affaire
».
Cambouis se lève et se met à crier. Des gens se retournent et nous regardent
:
"Dis-moi que je rêve
Jacques ! C’est pas possible ! Comment des gens peuvent faire çà à des enfants ! C’est dégueulasse ! Il faudrait tous les tuer."
Cambouis, c'est grâce à nous que tout a été
découvert. Imagine si nous n’avions rien fait ! Les tuer ne changera rien au mal qu’ils ont fait. Ils doivent être jugés et punis. »
Cambouis me dit qu’il a envie de rentrer à
l’hôtel et de faire ses bagages. Il doit appeler sa mère et ses sœurs pour le leur annoncer. Et les rassurer, leur redire que tout va bien. Il part, la tête basse et les épaules voûtées. Je me
sens un peu responsable. Pour le coup, j'aurais du invité l'hôtesse de l'agence à m'accompagner en vacances.
Il n’a pas plu un seul jour depuis que nous sommes arrivés à Carcaras-Les-Bains.
Quelle importance après
tout.
Tout me parait si
dérisoire. J'ai dans la bouche un goût de cendres.
A quelque chose malheur est bon.
Oui.
Mais à quel prix ?
FIN
Patrick FORT 2007 © Tous
droits réservés.
Voltaire utilise bien ce proverbe dans "l'ingénu". Mais ce conte philosophique date de 1767 et lui attribuer la paternité de ce proverbe est faux.
Car, ce proverbe apparaît dans "les propos rustiques" de Nicolas du Fail en 1547, avec, il est vrai, une légère variante " a quelque chose sert malheur".
Pour autant, et vous en conviendrez, cela n'est pas d'une grande importance !
Cordialement,
PATRICK
A quelque chose, malheur est bon… Peut-être. Une chose est certaine, à l’inspiration de la plume, lecture est bonne.
Gilbert et Cambouis évoluent au cours de leurs aventures. Ils gagnent en épaisseur. Ils sont toujours aussi drôles et gaffeurs, mais une profondeur émane de leur personnage. Quant à l’histoire, elle conserve les qualités des deux premières mais gagne également en qualité. Elle soulève un poison séculaire qui est celui de la traite d’enfants, de l’enlèvement de femmes, en vue de la prostitution et de l’esclavage. Le tout ponctué de moult rebondissements.
Bravo. Je cesse ce soir ma complicité d’avec nos deux comparses. Je leur souhaite une bonne nuit et leur promets de les retrouver sous peu.
Un sérieux coup de chapeau à l’auteur.je prends beaucoup de plaisir (même si parfois, je m'arrache les cheveux !) à écrire ces aventures alors ton plaisir de lecteur et d'auteur me réconforte, me rassure.
en ce sens, je te suis très reconnaissant pour tes lectures et ne sais comment te remercier. si je sais, continuer à écrire...
amitiés.
PAT
Verve et gaité...critique et vision de notre société. Il y a quelque chose de jouissif dans cette écriture là..
merci.