Jeudi 8 novembre 2007 4 08 /11 /Nov /2007 15:48

Par Patrick FORT
Les Aventures de Jacques Gilbert (III)

A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON
- 2ème partie -


3.

Ce Jacques Gilbert, c'est vraiment un mec super bizarre. Et encore, je pèse mes paroles ! Je crois que c’est comme ça qu’on dit mais je n’en suis pas trop sûr…
Il disparaît pendant plus de deux mois, vous donne aucun signe de vie, vous téléphone jamais, vous savez même pas s'il est mort ou en vie, vous passez chez lui, vous tapez comme un fou-furieux sur sa porte et il répond même pas. Tous les voisins sortent pour voir qui fout ce bordel mais lui, il ne vous ouvre pas et vous vous retrouvez comme un con sur le palier. Et en plus comme je suis noir, tout de suite on se méfie de moi et on me croit pas quand je dis que je viens voir un ami et que si j'insiste comme çà, c'est parce que j'ai peur qu'il lui soit arrivé quelque chose.
Puis un beau jour, super excité, barbu et tout dépeigné, il débarque chez vous et vous balance l'air de rien :
« Salut Cambouis, j'ai gagné un voyage au soleil pour deux personnes pendant une semaine et j'ai pensé à toi pour m'accompagner ». Puis il rajoute, avec un sourire en coin: « On part après-demain ».
Et il reste là à vous regarder, les bras croisés comme si c'était normal. Je l’ai remercié d’avoir pensé à moi mais j’étais un peu surpris quand même. Il m’a demandé pourquoi je faisais cette tête là, si « le caractère imprévu de la situation me perturbait ». Je lui ai répondu que non et que de toute façon, comme le disait mon pote Vinc’ « il vaut mieux ça qu’être en prison ». Je ne sais pas pourquoi j'ai sorti cette phrase. En tout cas, Jacques a éclaté de rire, il en avait les larmes aux yeux tellement il rigolait. J'étais un peu vexé quand même.
Quand on le connaît pas, on a l'impression qu'il vit dans un autre monde : avec tous ses bouquins et ses écrivains dont il parle tout le temps et dont j'ai jamais entendu parlé. Puis dès fois, en pleine conversation, il vous fixe, les yeux dans le vague, et il s'arrête de parler. Ça peut durer plusieurs minutes. C'est comme si vous n'étiez pas là. C'est un peu gênant. Moi, je fais plus gaffe maintenant mais je comprends que certains, çà les énerve.
Je le connais depuis qu'on a bossé ensemble à l'usine « Poulet d'Or ». J'y avais eu des embrouilles et il m'avait bien aidé sur ce coup là. Sans lui, je serai en taule au moment où je vous parle. Ou même mort peut-être.
On peut toujours compter sur lui. Le plus dur, c’est juste de le trouver quand on a besoin de lui demander un truc.

4.

Deux jours pour préparer un voyage, j’en conviens avec vous, c’est un peu court. Et comme je suis toujours persuadé d'avoir le temps, résultat des courses, je m’y prends souvent au dernier moment.
Alors si en plus, vous n’en avez pas l’habitude, que vous ne savez pas quelles affaires amener avec vous, quels livres choisir, que vous êtes certain d’avoir oublier quelque chose d’indispensable, vous êtes vite angoissé et débordé.
Pour commencer, je ne savais pas quels vêtements prendre. On a toujours tendance à s'encombrer d'habits qui ne sortent pas du sac...Quel temps faisait-il habituellement à Carcaras-Les Bains ? Allais-je avoir froid ou trop chaud ? Ma vieille doudoune verte était-elle superflue ? Tout le monde la trouvait moche mais elle me plaisait. Un lien affectif s’était instauré entre ma doudoune et moi et j'avais du mal à trancher.
Finalement, comme elle prenait vraiment beaucoup trop de place dans mon sac de montagne, je l’ai laissé dans le placard mural, seule sur son cintre. Elle avait l’air triste du coup.
Ce sac était un cadeau de ma cousine, offert en guise de remerciements pour une lettre de motivation que je lui avais rédigée et qui lui avait permis de décrocher un boulot dans un magasin de sport réputé. Je suis un peu l’intello de la famille et on fait appel à ma prose parfois. Ce dont je ne tire aucune gloire.
A force de sortir et de ressortir mes fringues de l’armoire pendant plus d’une heure, je ne savais plus ce que j’avais minutieusement passé en revue et tout était froissé. Excédé, j'ai opté pour quelques pulls et tee-shirts, pris des sous-vêtements de rechange et j'ai glissé ma polaire en prévision d'une chute brutale des températures. Au dernier moment, j’ai eu la bonne idée d’ajouter deux jeans, mon pyjama « Spiderman » et mon maillot de bain.
Je suis passé ensuite à mes lectures de vacances...
Je ne pars jamais quelque part sans un livre car sinon j’ai l’impression d’être tout nu. Même si je ne lis pas, je les emporte quand même. Au cas où.
Entre ceux que j’avais envie de lire, de relire et ceux que je devais terminer, le choix s’est vite avéré cornélien. Je n’avais pas à choisir entre l’honneur de mon père et l’amour de Chimène mais ma situation pour autant n’avait rien à envier à celle du Cid.
La pendule tournait. Il était déjà plus de minuit. Je dormirai dans le bus si j’étais fatigué. Après tout, n'étais-je pas en vacances ?
Avec Cambouis, nous nous étions donnés rendez-vous en bas de l'immeuble le lendemain matin à 6 h. Il n'osait plus trop venir chez moi car une après-midi, il était passé me voir et avait cogné à la porte sans succès en criant : « Jacques Gilbert, je sais que t'es là ! Qu'est ce que tu fous ? Ouvre-moi !». Plus le temps passait, plus il s'acharnait en hurlant. La concierge excédée par le tapage, était montée voir ce qu'il se passait et lui avait dit de dégager car autrement, elle appellerait la police. J'avais un peu culpabilisé sur le moment, car j'étais bien chez moi mais une crise de misanthropie aiguë me clouait au lit ce jour-là.  Je n'avais pas envie d'ouvrir tout simplement. A lui ou à quiconque.
« La route du retour » de Jim Harrison, « La chute » d'Albert Camus et « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue, ma bible, ont eu ma préférence après un long débat intérieur qui m'a conduit jusqu'à trois heures du matin.
Quand le réveil a sonné, j'ai eu l'impression que je dormais seulement depuis quelques minutes.
Je me suis douché, j'ai avalé un café et n'ai pas pu m'empêcher de vérifier une nouvelle fois mon sac en glissant mes affaires de toilette. Je devais arrêter car le Trouble Obsessionnel Compulsif n'était pas loin.
Avant de fermer à clé, j'ai jeté un dernier coup d’œil dans mon appartement, à travers la porte entrebâillée. Je sentais monter en moi une tristesse indéfinissable, comme si je n'allais pas revenir. Ma tanière n'était pas des plus confortables, les tapisseries jaunies par le temps étaient plutôt laides, la moquette marron était usée à la limite du supportable mais c'était mon chez moi.
Arrivé en bas des escaliers, j'ai eu un choc : Cambouis était à l'heure.
Il s'était paré de son plus beau survêtement et exhibait un bonnet reggae de toute beauté. A ses pieds était posée un cabas à l’enseigne des magasins « Mammouth » et dans lequel il avait rangé minutieusement les quelques affaires qu’il emportait. Avec sa barbe d'une semaine et ses dreadlocks, ce gaillard d'un mètre quatre vingt dix, un peu rondouillard, dégageait une bonhomie qui le rendait sympathique d'emblée. Depuis peu, il portait des lunettes fumées comme pour se donner un air mystérieux.
Je ne sais pas si mon état d'esprit déteignait sur lui mais je le trouvais un brin mélancolique. J'ai failli lui sortir cet aphorisme de Cioran « Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à rôter » mais tout compte fait, j'ai préféré me la fermer.
Le bus nous attendait place Verdun. Nous avons parcouru les deux kilomètres à pied, sans échanger un seul mot. Cambouis fumait cigarette sur cigarette. Il semblait ailleurs, triste et heureux à la fois.
Nous sommes arrivés juste à temps car le chauffeur du bus avait déjà mis le moteur en marche. Le départ était imminent. Nous avons mis nos affaires dans la soute à bagages que le chauffeur a refermée violemment sans daigner répondre à notre bonjour. Çà partait sur de bonnes bases. Il a contourné le véhicule pour monter par le côté conducteur et s'est assis en soufflant sur son siège. J'ai tendu les billets à notre fringante guide, qui, attifée d'un tailleur bleu azur un peu froissé, nous attendait. Elle arborait sur sa veste un badge « Vanessa – Vacances sans stress ». Elle a marqué un petit temps d'arrêt, un peu surprise, puis nous a dévisagé de la tête aux pieds comme si nous étions une erreur de casting. Elle nous a fait signe de prendre place à l'intérieur, en forçant un peu trop sur son sourire qui dissimulait mal son agacement.
En montant à bord, Cambouis a loupé le marche-pied. Je l'ai rattrapé de justesse avant qu'il ne s'étale sur le bitume. Le chauffeur n'a pas eu le moindre froncement de sourcil et Vanessa semblait légèrement excédée. Dans l'allée qui menait aux sièges, une petite surprise nous attendait pour couronner le tout : nous partions avec une trentaine de membres actifs d'un club du 4ème âge.
Nous nous sommes installés tout au fond en prenant soin de bien dire « Bonjour » aux personnes devant lesquelles nous passions. Nous nous efforcions également de ne marcher sur les pieds de quiconque.
Enfin assis, nous nous sommes regardés et nous n'avons pas pu nous retenir de rire. Nous n'arrivions plus à nous contrôler, nous nous tenions le ventre, les larmes me montaient aux yeux et je savais que je ne devais surtout pas croiser le regard de Cambouis. Je me bouchais les oreilles car Cambouis a un rire vraiment communicatif. Une cascade de gloussements qui part dans les aiguës, entrecoupée par instant d'halètements rauques. Quand on l'entend rire, on rit sans savoir pourquoi car on a envie de participer.
Une trentaine de regards fatigués et agacés se tournèrent alors vers nous, comme pour mieux souligner le côté déplacé de notre comportement. L’envie de rire nous passa d’un coup.
Le bus démarra enfin. Le soubresaut me fit glisser et je me cognai le menton contre l'appui -tête du siège, situé juste devant moi.
Plus que six heures à patienter et nous serions arrivés à Carcaras Les Bains.

5.

J'aime bien le bus. Ça me rappelle quand, petits, avec mes potes, on partait en vacances à la mer, un jour par an, avec les dames du Secours Catholique.
Je suis content de partir voir la Méditerranée car je ne l’ai jamais vu. D’ailleurs, je n’ai jamais vu grand chose quand j’y pense. Comme les montagnes de la chaîne des Pyrénées par exemple que j’aperçois tous les jours et au sommet desquelles je ne suis jamais monté. De toute façon, pour voyager, il faut un peu d’argent et je n’en ai jamais trop eu.
En partant, c’est con, mais j’étais un peu triste de quitter ma famille. Ma mère et mes quatre sœurs pleuraient. Elles avaient peur que je ne revienne pas. Elles étaient un peu inquiètes pour moi mais aussi pour elles. Depuis que mon père est mort, je suis le chef de la famille. Parfois, c’est un peu lourd pour moi alors changer d’air va me faire du bien. Je les ai rassuré en leur disant que Carcaras Les Bains, c’était pas le bout du monde quand même et que je leur téléphonerai tous les jours.
Dans le bus, on a été un peu surpris sur le coup car on était les deux plus jeunes.
Moi qui espérais me trouver une copine pendant les vacances, c'est mal barré. Car la moyenne d’âge est de 75 ans. Notre look a pas du leur revenir. Ils nous ont regardé de travers quand nous sommes montés. Mais je ne me fais pas trop de bile non plus. J’ai toujours bien aimé les personnes âgées. Dans ma culture, on les respecte. Alors je suis sûr que je vais bien m’entendre avec ce groupe. Ils verront vite qu’on est des gars sympas. Jacques va avoir peut-être plus de mal que moi car comme je vous le disais, il est un peu bizarre des fois. Je crois plutôt qu'il se donne un air et qu'il est tout simplement timide.

6.

Les anti-vomitifs que j’avais ingurgités avant de partir m’ont aidé à ne pas rendre ces six heures de trajets trop pénibles. J’avais avalé 8 comprimés pour être tranquille et je comptais énormément sur l'effet placebo qui participe pour beaucoup au succès de tout traitement.
Cambouis avait enlevé ses lunettes de soleil et, le nez collé à la vitre, admirait les paysages qui défilaient devant nous. Il était en état d’émerveillement perpétuel ce que démontraient les nombreux « Que c’est beau ! » « Ho ! » « Hou la la la ! » qui fusaient toutes les minutes. Deux phrases énigmatiques revenaient assez souvent comme pour mieux souligner ce qu’il lui était donné à voir, ce qui l’émerveillait ou l’indignait : « On est quand même mieux là qu’en prison » et « Vaut mieux ça que de sauter sur une mine »
Dans le bus, certains somnolaient. Je saisissais des chuchotements, des bribes de conversation, des petits rires rentrés, parfois des grognements ponctués de soupirs.
Il a suffi d’un arrêt forcé sur une aire d’autoroute après Toulouse pour que Cambouis devienne la mascotte du groupe.
Le chauffeur avait roulé sans discontinuer de Pau à Toulouse. Il ignorait les demandes pressantes des passagers qui souhaitaient faire une pause, pour satisfaire un besoin naturel et de plus en plus urgent. La guide ne semblait pas débordée de compassion et se retournait vers eux en souriant d’un air compatissant mais qui signifiait surtout : « Causez toujours les vieux schnocks, je m’en tamponne à un point que vous pouvez même pas imaginer ».
Le péage franchi et la direction de Perpignan bien amorcé, Cambouis est sorti de son mutisme, se levant d'un coup, visiblement assez énervé, et a remonté l’allée qui menait jusqu’au conducteur, à grandes enjambées et en faisant craquer les articulations de ses doigts. Il s’est alors adressé aux deux énergumènes d'une voix douce mais ferme :
« Excusez moi de vous rappeler quelques principes élémentaires que l'on m’a appris à l’école : le respect et la politesse.
Respect envers les personnes d’un certain âge que vous traitez indignement en n’écoutant pas ce qu’elles vous demandent : s’arrêter pour faire pipi. Vous verrez quand vous aurez leur âge vénérable comment c'est douloureux de se retenir.
Politesse car je trouve qu’il n’y a rien de plus énervant que des imbéciles qui vous ignorent et qui font comme si vous n’existiez pas. Je vois que vous excellez dans ce domaine.
Grâce à ces pépés et mémés vous bossez. Il faudrait pas l’oublier quand même. Ils ont travaillé dur et ont économisé pour se payer ce voyage.
Alors, quand ils vous parlent, vous les écoutez et vous leur répondez. Compris ? Ils ont envie de faire pipi, alors toi, tu t'arrêtes et toi, tu obéis»
Je ne lui connaissais pas ces talents d’orateur et il m’a plutôt surpris sur le coup.
Dans le bus régnait un silence de plomb. Le chauffeur, mouché, était tout blanc. La guide ressemblait à une gamine capricieuse que l’on venait de gronder.
Tout le bus a alors applaudi Cambouis qui, tout fier, serrait des mains en regagnant sa place, félicité au passage pour son intervention remarquable :
« Bravo fiston, çà c’était bien envoyé ! » « Non mais ils se croient où les deux ? » « Respect et politesse, t’as tout compris mon petit ! » « De voir qu’il y a des jeunes comme çà et bien Marcelle, je te le dis, ça fait plaisir » « Et prends-toi ça dans les dents ! » « Gros plein de soupe, t'es calmé maintenant »
Le chauffeur a pris la première sortie qui se présentait à lui et est allé garer le bus sur l’aire de repos que tout le monde attendait comme la terre promise, bien à l’ombre. La guide est descendue et a aidé avec zèle les moins agiles à descendre.
En deux minutes, Cambouis s’était fait deux ennemis mais avait gagné l'estime d’une trentaine de personnes. J'étais impressionné.
Ce n'était que le début.
(A SUIVRE...)


Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés

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