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Par Patrick FORT

A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON
  - 1ère partie -

1.

« A quelque chose malheur est bon ».
Je voudrais connaître celui qui, un jour, a eu l'idée géniale de formuler cette maxime ridicule. Je lui balancerais volontiers une torgnole ou bien je lui cracherais au visage.
Ou alors, à y bien réfléchir, je me contenterais peut-être de le toiser d'un air méprisant, sans m'échiner à lui démontrer le ridicule de son propos. Parler aux idiots devient vite fatigant. J'en fait souvent l'amère expérience.
Je préférerais un duel au petit matin, dans une clairière mouillée par la rosée. Avec soufflet vigoureux pour le provoquer dans les règles de l'Art, choix de l'arme laissé à l'offensé, puis les témoins morts d'inquiétude et bien sûr mon amante qui m'attend éplorée dans un carrosse. La totale quoi. C'est mon côté romanesque. Je rêve ma vie plus que je ne la vis.
Sauf que je ne connaîtrais jamais le crétin qui a sorti le premier cette divine parole. Dommage. A coup sûr lui mettre ma main en travers de la gueule m'aurait soulagé. Ainsi, j'aurais évacué par la violence cette tristesse qui me ronge depuis quelques heures.
Ce soir, j'ai appris une chose atroce, impensable, insensé : Sabrina Lamure, mon assistante sociale, a un homme dans sa vie.
Je l'ai découvert en sortant du cinéma. Cela m'arrive parfois d'y aller pour me changer les idées. Je privilégie toujours les « navets » car après les avoir vus je me sens subitement intelligent. C'est la méthode Jacques Gilbert pour se trouver moins con. Elle vaut ce qu'elle vaut mais au moins, elle me réconforte. Ce qui est déjà pas mal me direz-vous.
En sortant de la salle, dans le hall, je LES ai vu. Ils se donnaient la main. Ils exposaient leur amour au grand jour, sans pudeur, comme deux adolescents boutonneux et stupides. Il s'est penché vers elle et l'a même embrassé. Comment a-t-il osé ? Devant tout le monde ! Devant moi !
Je suis sorti hébété, bousculant tout le monde. Je ne supportais plus ce spectacle affligeant. Colette avait raison d'écrire que « l'amour partagé rend idiot et que l'amour non partagé rend odieux ».
Je me sentais trahi par Sabrina Lamure. Un peu humilié aussi. Vexé surtout. Comment avait-elle osé ?
Pour elle, j'avais travaillé chez « Poulet d'Or » et avais frôlé la mort.
Pour elle, j'avais décidé de me racheter une conduite. Je souhaitais même ne plus être au RMI. Ma cour assidue et deux rendez-vous hebdomadaires dans son bureau pour lui montrer ma bonne volonté n'avaient donc servi à rien. Quel gâchis : tous ces livres que j'aurais pu lire au lieu de perdre mon temps…
Je m'étais trompé sur toute la ligne. Au moment où je les avais aperçu, elle et son prince charmant de supérette, tout s'était écroulé et j'avais douloureusement compris que son intérêt pour moi était purement professionnel. Un dossier parmi tant d'autres, rangé consciencieusement sur une étagère. Un rendez-vous noté au stylo bic sur son agenda. Rien de plus.
Déprimé et rongé par la jalousie, j'ai erré dans les rues de Pau pendant de longues heures, sans savoir où aller, sans but précis. J'avais envie de pleurer. Je me prenais pour Gérard de Nerval, délaissé par son « Aurélia ». J'aspirais comme lui à la folie. Elle peut s'avérer être une porte de sortie intéressante quand la réalité devient de plus en plus difficile à supporter. Ce qui était le cas. J'ai pensé  m'asseoir sur un banc et rester là toute la nuit. Mais la dernière fois que j'avais eu cette idée, un pigeon m'avait chié sur la tête. Alors depuis, j'évite.
J'ai fini par regagner mon appartement. En montant les escaliers, je portais toute la misère du monde sur mes frêles épaules. Comme un automate, j'ai ouvert la porte de mon minable trois pièces  et  je suis parti m'enfermer dans les W.C.
J'agis ainsi lorsque je veux méditer sur les affres de l'existence.
J'y ai ruminé jusqu'au petit matin, en caleçon et en chaussettes, assis sur la cuvette et fixant le célèbre poster d'Einstein. Celui sur lequel, échevelé et narquois, il vous  tire la langue. Je l'avais affiché sur la porte pour camoufler la peinture écaillée car mon propriétaire a toujours refusé d'effectuer les moindres travaux de rénovation. Une crampe soudaine au petit orteil gauche m'a reconnecté brutalement avec la réalité de ce monde. J'ai voulu m'attraper le pied pour atténuer cette douleur foudroyante mais, comme d'habitude, je m'y suis pris comme un manche. J'ai glissé de sur la lunette, perdu l'équilibre en voulant me redresser, pour finalement me fracasser le crâne contre le mur.
Lao Tseu enseignait à ses disciples que « le bonheur naît du malheur, que le malheur est caché au sein du bonheur ».
Qu'ils aillent tous se faire foutre avec leurs grandes phrases à la con !

J'ai passé la semaine dans l'obscurité la plus complète, me refusant à entrouvrir les volets, laissant le téléphone sonner dans le vide. Je n'avais plus goût à rien et je n'avais envie de parler à personne. Je voulais brûler tous mes livres car au final, je m'apercevais qu'ils déformaient ma vision du monde. Je voyais la réalité à travers le prisme trompeur des écrits des autres et non pas telle qu'elle était vraiment. Un sale petit intello ridicule qui ne connaît rien à rien en somme.
Je naviguais entre le désespoir le plus profond et tanguais vers l'espoir timide de garder toujours une infime chance de la séduire.
Un jour, j'échafaudais des plans de vengeance terrible. Ils allaient voir qui j'étais.
Le lendemain, j'imaginais des déclarations d'amour magnifiques auxquelles elle ne pourrait rester indifférente.
Toute une après-midi même, j'ai eu une idée fixe : passer le permis poids-lourd rien que pour le plaisir d'écraser ce minus qui me l'avait volé.
Admettant enfin l'invraisemblance de cette idée saugrenue, je me suis rabattu sur la planification d'un enlèvement. Ce ne serait pas très compliqué. Je l'appellerais pour qu'elle vienne en visite à domicile. Grippé, je ne pouvais me déplacer et j'avais des papiers à renvoyer en urgence pour un stage que j'avais trouvé à l'ANPE. Il fallait qu'elle vienne les chercher le plus tôt possible car je risquais d'être radié s'ils ne les recevaient pas.  Sans se méfier, elle viendrait alors chez moi. Je lui ouvrirais la porte et au moment opportun, je lui plaquerais un mouchoir imprégné de formol. Je l'enfermerais ensuite dans ma salle de bains et elle finirait peut-être par s'attacher à moi. J'avais vu sur Arte un reportage sur le syndrome de Stockholm. Les otages finissent par partager les idées de ceux qui les séquestrent. Alors avec un peu de chance.
J'ai abandonné cette piste, trop risquée et j'ai préféré opter pour la fuite. Disparaître pendant un certain temps pour qu'elle s'inquiète.
Sauf que je ne savais pas trop où aller. Sans argent, à part camper dans le jardin municipal, mon choix était plutôt limité…

J'ai trouvé une porte de sortie sans la chercher.
En effet, si je n'étais pas parti m'acheter une baguette de pain et une tranche de Jambon de Pays à la supérette du coin, ma situation n'aurait pas évolué des masses et j'aurais continué à gamberger de façon stérile dans mes toilettes avec Albert Einstein pour seule compagnie.
Dans mon placard ne trônait plus qu'une boîte de maïs et la faim commençait à me tenailler sérieusement. Je m'étais réveillé en pleine nuit avec une envie de sandwich au jambon. Cette idée était devenue vite obsessionnelle.  Incapable de me rendormir, je m'étais levé et j'avais passé le reste de la nuit dans ma kitchenette. L'eau à la bouche et les yeux rivés sur cette satanée pendule qui n'avançait pas assez vite à mon goût. Le commerce n'ouvrait qu'à 8 heures et poireauter de 2 heures à 8 heures, quand on a faim, c'est long.
A 7 h 30, ne tenant plus en place, j'ai ouvert la porte d'entrée, je l'ai refermée violemment, sans la fermer à clé et j'ai dévalé les escaliers. L'air égaré, les yeux cernés, mal rasé et surtout d'une humeur exécrable. Je suis arrivé un quart d'heure à l'avance. En attendant que les employés daignent me laisser entrer,  pour passer le temps, j'ai regardé machinalement les affiches sur la vitrine. Et là, j'ai cru être victime d'une hallucination liée aux privations de la semaine : sur l'une d'entre elles, mon nom était écrit au marqueur et en gros caractère !
Qu'est ce que c'était que cette histoire encore ? J'avais fait un chèque en bois et j'étais interdit de magasin ?
Les jambes en coton et un peu inquiet, je me suis approché pour mieux voir. En lisant, j'ai poussé un soupir de soulagement : c'était juste les résultats d'un jeu auquel je ne souvenais plus avoir participé.
Il y a trois semaines, j'avais fait quelques courses et, après avoir réglé mes achats, la caissière m'avait tendu un bulletin « pour jouer à une tombola gratuite organisée à l'occasion du dixième anniversaire du magasin ». Je l'avais rempli sans conviction et déposé en sortant dans l'urne que l'on avait casée entre deux tas de paniers rouge fluo. Je n'y avais plus repensé du tout. Je n'avais jamais rien gagné de ma vie. A part, à cinq ans à la pêche aux canards, à la fête de mon village.
Et là, pour une fois, j'apprenais que j'avais eu de la chance, puisqu'une main innocente avait sorti mon nom parmi des centaines de bulletins. Je réalisais sans trop y croire que je venais de remporter le premier prix : un séjour d'une semaine dans le Sud-Est de la France, pour deux personnes, en pension complète s'il vous plaît, dans un hôtel luxueux, situé à trois minutes de la mer.
J'avais trouvé enfin où m'enfuir. La roue tournait en ma faveur.

C'est d'un pas mal assuré, tellement j'étais excité par ce qui m'arrivait, que j'ai regagné mon trois pièces. Je tenais fermement l'enveloppe que le gérant de la supérette m'avait remise. A l'intérieur, était glissé le sésame qui m'ouvrait les portes du soleil, de la mer et de la farniente ! Je devais me rendre à l'agence de voyage « Vacances sans stress » avec ce chèque-cadeau pour fixer avec eux les modalités pratiques de mon séjour à venir.
Je sortais d'une longue semaine de déprime et ce présent inattendu était un baume béni pour mes cicatrices. Il n'atténuait pas pour autant ce mal qui me rongeait. Pourtant le visage de Sabrina Lamure, lorsque je fermais les yeux, s'estompait un peu et devenait plus fugace. Étais-je sur la voie de la guérison ? Seul le temps me le dirait. « Le Temps n'a d'autre fonction que de se consumer : il brûle sans laisser de cendres » écrivait Elsa Triolet, la femme d'Aragon. Oui, j'étais peut-être sur la bonne voie, tout allait s'arranger. Le plus dur, comme le disait ma grand-mère, c'est d'y croire.
2.

« Vous partez avec qui ? »
J'ai été pris au dépourvu par cette question inattendue. Je n'y avais pas pensé. C'était un voyage pour deux !
L'hôtesse de l'agence, une petite blonde boulotte, me regardait avec un air idiot, derrière ses faux-cils. A voir son bronzage, elle devait avoir un abonnement à vie pour des séances d'ultraviolets chez son esthéticienne. Ou une ristourne sur les forfaits.
J'ai eu un petit pincement au cœur en pensant à Sabrina Lamure. Nous aurions pu passer de belles vacances ensemble.
« Votre femme, un membre de votre famille, un ami, une amie? »
Avec qui j'allais bien pouvoir partir? Jean-Marie Brignoux, mon pote rmiste ? Non, il parlait tellement qu'il allait me gâcher les vacances avec ses discours sur la mondialisation, le tiers-monde, Hugo Chavez etc. Ce n'est pas qu'il avait tort dans ce qu'il disait, je suis d'accord avec lui sur le fonds, je tiens à vous le préciser, mais il me fatiguait vite et s'écoutait surtout beaucoup parler. Vous partiez dix minutes et lorsque vous reveniez, je crois qu'il ne s'était même pas rendu compte que vous étiez parti tellement il jacassait. C'est pour dire.
Mais qui allait bien pouvoir m'accompagner là-bas ?
« Monsieur Jacques ? Monsieur Gilbert ? Vous m'entendez ? »
Je me suis entendu lui répondre « Merde ! ». Trop tard. La riposte ne tarda pas :
« Non mais oh ! Qu'est ce qui vous prend de m'insulter ? Il est pas bien celui-là ou quoi ? Je vous signale que je vous pose juste une question moi ! Je fais mon boulot alors je vous demande un minimum de correction.
Pour qu'elle me pardonne sur-le-champ, j'ai eu envie de lui demander si elle voulait m'accompagner. Mais à la place, j'ai balbutié quelques excuses et j'ai enchaîné sur une longue tirade :
« Je suis vraiment désolé mais ce que vous avez entendu ne vous était pas le moins du monde destiné. Soyez assurée que j'apprécie vraiment votre grand professionnalisme et votre extrême amabilité. Votre requête m'a plongé dans une multitude de questionnements pour les moins inattendus et ma grossièreté ne m'était que destinée. Une stimulation psychique pour que je me décide vite. Je parlais tout seul en quelque sorte ».
Ma démonstration n'a pas eu l'effet escompté. Elle devait penser que j'étais cinglé. Ce soir, elle raconterait à ses copines qu'un taré s'était pointé à l'agence. « Dans son style, à coup sûr un champion du monde, toutes catégories confondues »dirait-elle.
C'est alors que j'ai pensé à mon ami Cambouis, mon ancien acolyte de « Poulet d'Or ». Son nom s'est imposé de lui-même, comme surgi des méandres de mon cerveau. J'étais content d'avoir pensé à lui. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis un long moment. Je savais qu'il enchaînait les missions d'intérim et qu'il vivait toujours avec sa mère et ses sœurs. Il n'avait pas du partir souvent en vacances dans sa vie alors j'étais sûr qu'il accepterait. Du coup, je respirais un peu mieux.
Tout fier de moi, je me suis approché de l'hôtesse et je lui ai annoncé fièrement :
« Monsieur  Kandioura Kombouare sera mon invité ! »
Elle m'a regardé, les yeux exorbités, comme si je lui avais annoncé que l'acteur qui jouait Victor, dans « Les feux de l'amour », était un transexuel :
« Monsieur qui ?» me questionna-t-elle d'une voix qui partait les aiguës.
« Monsieur  Kandioura Kombouare.
« Vous pouvez me l'épeler s'il vous plaît ? ».
Cinq minutes après, je sortais de l'agence. Nous partions dans deux jours. Les délais étaient un peu courts mais elle m'avait expliqué que ce voyage ne pouvait être décalé. Si je n'étais pas content et bien j'avais qu'à rester chez moi. Je crois surtout que le gérant du magasin s'était arrangé pour avoir un voyage au rabais et avais tiré au maximum sur les prix, en rognant sur tout ce qu'il pouvait.
Deux jours pour avertir Cambouis, préparer mes affaires et surtout pour passer à la pharmacie. En effet, je suis malade en bus et j'avais appris que nous effectuerions le trajet en car.

« Le danger que l'on pressent, mais que l'on ne voit pas, est celui qui trouble le plus » avait confié Jules César à Marc-Antoine, juste quelques mois avant d'être poignardé en plein Sénat.
Je ne savais pas pourquoi mais ce voyage, j'avais comme un mauvais pressentiment. Je ne le sentais pas.
Ce n'était pas la moitié d'un con ce César et en fin de compte, l'Histoire lui avait donné raison.
Pour ma part, j'espérais qu'elle me donnerait tort.


(A SUIVRE...)

Deuxième partie

Patrick FORT 2007 © Tous droits réservés
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