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Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /2010 16:35

Par Patrick FORT
« Je » ou « Il » ; la focalisation : qui voit, qui raconte ?

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Ecrire, consiste à choisir entre « je » et « il ». Et par « il », j’entends, bien sûr, « elle », cela va sans dire…
Le « tu », le « nous », le « vous », le « ils » ont leur importance mais un récit est rarement construit, en utilisant, du début à la fin, un seul de ces pronoms personnels.
Avant de débuter une « histoire », l’option retenue, la première ou la troisième personne du singulier, influera sur le corps du récit, sur la trame narrative, sur l’intrigue. Et sur le ressenti et la compréhension du lecteur.
C’est un choix important qui déterminera la suite, ce que l’on voudra suggérer, susciter, déclencher.
Il est primordial, donne le ton et les incidences sur l'ensemble, sa cohérence seront différentes. Sur l’écriture et la lecture.
Bien sûr, on peut alterner entre le « je » et le « il » pour ouvrir des horizons, varier les points de vue, multiplier les pistes mais je me cantonnerai ici au « je » et au « il ».
En tant que narrateur, il faut se positionner, prendre ses responsabilités, s’engager. Et toujours cette question, lancinante, primordiale : « Je » ou « Il » ?
La charge émotionnelle, l’implication, la force que l’on veut donner à son récit sera différente.
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Ce narrateur sera-t-il intérieur à l’histoire (je) ou extérieur à l’histoire (il) ?
Dans le premier cas, le point de vue est dit « interne ». Le narrateur se confond avec le personnage qui raconte l’histoire. Le lecteur connaîtra seulement ce que le personnage sait (ou croit savoir…), ressent, entend, voit. L’angle d’attaque sera subjectif.
Dans le second cas, les points de vue sont plus nombreux : « interne » (le narrateur pourra prendre alors de la « distance » avec le regard du personnage…) mais aussi « externe » ou « omniscient » ou « zéro ».
Si le point de vue choisi est « externe », le narrateur est un témoin : il raconte ce qu’il voit et ignore les pensées des personnages. Ici, à la différence du « point de vue interne », le lecteur en saura moins que les personnages.
En utilisant le point de vue « omniscient » ou « zéro », le narrateur rivalise avec Dieu : il connaît les pensées des personnages, leur passé, leur avenir. Il voit tout, il sait tout, il est partout ! Et le lecteur est content : il en sait plus que les personnages !
« Interne », « externe », « omniscient » ou « zéro »…  En narratologie *, l’appellation communément usitée pour définir ces points de vue est la « focalisation ».
Chaque texte a sa propre respiration, son propre rythme, sa « focalisation » (qui peut être multiple au cours d’un même récit…). Il faut se creuser les méninges pour choisir entre le « je » et le « il ». Un texte peut s’en trouver changer, se débloquer. Cela vaut le coup !
Vous m’excuserez de m’appuyer sur deux de mes textes…non qu’il soit « exemplaire » mais tout simplement parce qu’il me permet de « témoigner ».
J’ai mis un temps fou à choisir entre le « je » et le « il » avant de commencer « Deadwood ». C’est une de  mes nouvelles préférées dans le sens où j’ai à peu près réussi à écrire ce que je voulais (un peu d’auto-satisfaction ne nuit pas…)

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Le récit tourne autour de trois personnages et lors de la première version, pour chacun d’entre eux, j’avais opté pour la première personne du singulier. Mais ce choix ne correspondait pas à l’idée que j’avais de cette nouvelle. Je voulais qu’elle se déroule sur un laps de temps très court et que l’intrigue soit fluide, que les évènements s’enchaînent, que le Destin soit en marche. Et puis j’ai tout réécrit en utilisant pour chacun des trois personnages la troisième personne du singulier. Le récit avançait, se prolongeait avec un regard différent. J’ai varié les « points de vue », supprimé des descriptions inutiles, raccourci le récit et des nouvelles possibilités ont surgi. D’elles-mêmes. Comme une évidence.

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Exemple inverse : la première version de « Grau de Gandia » était écrite à la troisième personne du singulier. Mais le résultat était d’une froideur insupportable, sans intérêt et à mourir d’ennui. Alors j’ai changé mon fusil d’épaule, ai utilisé le « je » pour impliquer le lecteur davantage, le rendre proche du « héros » (qui n’en pas un…) et surtout parce que le témoignage du personnage aurait ainsi plus de force, gagnerait en réalisme.

Ecrire consiste à choisir entre le « je » et le « il ».
Qui voit, qui raconte et pour quelles raisons « je » vois ou il « raconte » ? Oui, pour quelles raisons « je » et pas « il » ?
Et si la définition de la littérature était contenue dans cette simple question, les réponses apportées et les possibilités que cette question et ses réponses ouvrent ?

* Ces « notions » narratologiques (synthétisées et simplifiées ! ) sont à prendre avec précaution et ne doivent pas être considérés comme « paroles d’évangile ». Théoriser la littérature, lui appliquer une approche scientifique pour l’étiqueter et la ranger dans des boîtes pré-formatées, est en contradiction avec l’essence même de la littérature. Tout ne s’explique pas…
Mais je crois que connaître ces outils permet d’avoir une approche « autre », différente de son écriture). En les relativisant...

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